lundi 22 avril 2013

Marc-André


Y penses-tu des fois ?

Genre le soir quand il fait froid, quand tu t’assois dans ton auto, que tu ajustes ton miroir, penses-tu à moi ? Penses-tu à l’habitude qu’on avait de se donner des becs eskimo quand on se mettait des foulards jusqu’au nez, pis des tuques qui descendaient presque par-dessus nos sourcils, parce qu’on avait froid et qu’on trouvait aucun moyen de se réchauffer tant et aussi longtemps qu’on était pas flambant nu dans ton lit ?

Des fois j’y pense.

Des fois, je pense à toi.

C’est rarement dans des moments de joie. C’est plutôt dans des moments de solitude lourde. J’aime bien la solitude, pourtant. C’est quelque chose que j’ai appris de toi. Mais y’a des soirs où mon appartement est trop froid, où je me brûle avec la vapeur de la bouilloire, où le frigo rugit trop fort, mais y’a des soirs où je pense à toi.

Je me rappelle la démesure.

Je suis capable de beaucoup de démesures, dans plusieurs sphères de ma vie, capable d’exagérer, d’additionner, penser mon existence  comme un ensemble de couches, de pelures, la vie en superposition. J’ai commis la plus grande des démesures avec toi, et des fois, j’y pense. J’ouvre la boîte à souvenirs – non, c’est un mensonge, je l’ai jeté, je suis désolée. Dans un grand moment de libération j’ai tout jeté dans un sac vert un sac de vidanges. Ma mère était là, on a pleuré un peu, on a déchiré tes photos, j’ai même jeté ton chandail préféré que tu m’avais donné, j’ai même jeté notre livre d’aventures, notre album de photos, nos poèmes, j’ai tout jeté. Ça prenait une étagère complète sur ma bibliothèque. J’ai tout jeté.

La démesure, que je disais.

Alors la boîte n’existe plus. À ma  grande surprise, ça n’a pas fait disparaître tous les souvenirs. Des fois je pense à toi quand quelqu’un, quand quelqu’une me dit que le coup de foudre, ça se peut pas. Que c’est juste chimique, l’amour. Qu’on a des instincts pour survivre et pour se reproduire et que c’est tout. Je pense à toi dans ces moments-là. Ça me fait presque sourire. Je pense au vent, la première fois qu’on s’est rencontré. Le vent dans les arbres, le soleil aux travers des branches, c’était vraiment une belle journée pour tomber amoureuse. C’est pour ça que j’aime mai, inconsciemment peut-être, ça me rappelle l’amour, mai. Ça me rappelle le cœur qui se squeeze et le cœur qui palpite et les mains froides et les joues chaudes.

Je voudrais pouvoir mourir en mai. 
Ça serait moins triste.

Ta mère aussi aimait mai.

Je crois que c’était son anniversaire.

On lui avait acheté des chandelles de citronnelle en forme d’insectes pour mettre sur sa table de patio. Je crois pas avoir eu le temps de les voir allumées, ces chandelles. Notre démesure a pris fin avant que les maringouins commencent à sortir, ou ta mère ne voulait pas allumer les chandelles, elle devait les trouver trop belles, c’est tellement son genre. Je  me demande si elle a changé. Parfois je pense à ta famille, je me demande si ton père a gardé le même éclat de rire tonifiant et maladroit, si ta mère a flanché et s’est fait reteindre en rousse, je me demande le nom du fils de ta sœur.

Je me demande si tu es heureux.

Je présume que oui. Je présume aussi, de toute ma suffisance, que tu n’as jamais su ce que c’était réellement, être heureux, que tu as toujours été un peu malade un peu dépressif que tu n’as jamais complètement guéri de toutes tes maladies. Je présume que ta nouvelle blonde te rend heureux. Je la déteste beaucoup, même si je n’ai aucune raisons rationnelles de le faire. Je la déteste par principe. Parce que c’est correct et acceptable de détester cordialement la nouvelle blonde de son ex. Je devrais peut-être arrêter de dire que c’est ta nouvelle blonde, tu m’as laissé pour elle, entre autres choses. Ça date.

Je me demande si tu fais l’amour autant avec elle qu’avec moi.

Je voudrais croire que non mais j’en doute. Tu avais une philosophie comme quoi le sexe faisait oublier tous les autres problèmes conjugaux, comme quoi le sexe faisait oublier tous les autres problèmes, point. Je participais joyeusement à ton déni à l’époque mais aujourd’hui je doute de ta thèse. Parfois je fais l’amour avec des hommes qui sont plus beaux que toi, qui ont des pénis plus gros que le tien, qui me prennent dans leurs bras plus amoureusement que tu ne l’as jamais fait, et pourtant, je n’oublie rien. Pas même temporairement. Je n’oublie pas.

La démesure c’est aussi celle des traumatismes.

J’ai hésité avant d’écrire le mot traumatisme, mais comme j’aime beaucoup utiliser les mots justes et les mots qui décrivent précisément une sensation, une émotion, une situation, j’ai choisi celui qui témoigne le mieux de ma condition face à toi. Traumatisme : blessure, commotion, lésion, choc, commotion, coup, ébranlement, secousse, trouble, perturbation.

Mais ça va mieux.

Je crois que je guéris.

Je crois que je suis guérie.

J’ai recollé chaque morceau de moi avec de la crazy glue pis ça a pas marché. J’ai décidé d’en faire une mosaïque. Un collage, un Do It Yourself, comme sur Pinterest, prendre quelque chose de très laid, prendre quelque chose qui est bon pour les poubelles et lui donner une seconde vie. J’ai pris dans mes bras la partie de moi qui s’était écroulée et je l’ai peinturé en rouge, en mauve, en jaune, en vert, en bleu.

Une mosaïque.

Ça prend du temps à faire.

Des fois je pense à toi quand je passe devant les homards au IGA, les gros homards les pinces retenues par des élastiques. Les homards me font toujours penser à toi, systématiquement. Je pense à ma panique quand tu les as plongé dans le gros chaudron et à la détresse dans tes yeux quand tu ne savais plus quoi faire pour que ça arrête de crier. Tu as blâmé le sifflement de l’eau qui boue mais je voulais te dire, juste pour être bien claire, que je n’ai jamais cru que ça pouvait être autre chose que les cris de douleurs des homards qu’on s’apprêtait à manger.

Je n’en ai plus jamais mangé.

L’idée me donne la nausée.

Tu sais, je sais pas comment conclure ce texte. Ça devait juste être des petites phrases pour faire passer le spleen d’un dimanche soir froid et finalement, ça m’a réjoui, de mettre des mots des adjectifs des paroles sur nous. C’est pas vraiment fini, comme parcours. Je veux dire. Je trouve pas de métaphore qui ne soit pas profondément quétaine. J’ai envie, de dire des choses comme « j’ai l’impression d’avoir été traversée par une tempête » mais je l’assume pas, c’est pu mes mots, et je pense que je dois comparer ma vie avec lui à un évènement, pas à un phénomène météorologique. C’était plutôt comme un voyage, une mésaventure, un labyrinthe, une sortie scolaire désagréable, comme prendre le métro juste après une panne, tout le monde est entassé les uns les uns sur les autres et c’est impossible de respirer et chaque fois que quelqu’un, chaque fois que quelqu’une bouge, ça blesse les autres autour. Un coup de coude dans le plexus ou sur le front, des mains qui s’agrippent à nos épaules pour ne pas tomber, des hanches qui se percutent.

Maintenant j’habite près d’un arrêt d’autobus qui m’amène directement au métro Papineau.
Quand le métro est brisé, j’ai d’autres options.

J’ai décidé de marcher.

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