Y penses-tu des fois ?
Genre le soir quand il fait
froid, quand tu t’assois dans ton auto, que tu ajustes ton miroir, penses-tu à
moi ? Penses-tu à l’habitude qu’on avait de se donner des becs eskimo quand on
se mettait des foulards jusqu’au nez, pis des tuques qui descendaient presque
par-dessus nos sourcils, parce qu’on avait froid et qu’on trouvait aucun moyen
de se réchauffer tant et aussi longtemps qu’on était pas flambant nu dans ton
lit ?
Des fois j’y pense.
Des fois, je pense à toi.
C’est rarement dans des moments
de joie. C’est plutôt dans des moments de solitude lourde. J’aime bien la
solitude, pourtant. C’est quelque chose que j’ai appris de toi. Mais y’a des
soirs où mon appartement est trop froid, où je me brûle avec la vapeur de la
bouilloire, où le frigo rugit trop fort, mais y’a des soirs où je pense à toi.
Je me rappelle la démesure.
Je suis capable de beaucoup de
démesures, dans plusieurs sphères de ma vie, capable d’exagérer, d’additionner,
penser mon existence comme un ensemble
de couches, de pelures, la vie en superposition. J’ai commis la plus grande des
démesures avec toi, et des fois, j’y pense. J’ouvre la boîte à souvenirs – non,
c’est un mensonge, je l’ai jeté, je suis désolée. Dans un grand moment de
libération j’ai tout jeté dans un sac vert un sac de vidanges. Ma mère était
là, on a pleuré un peu, on a déchiré tes photos, j’ai même jeté ton chandail
préféré que tu m’avais donné, j’ai même jeté notre livre d’aventures, notre
album de photos, nos poèmes, j’ai tout jeté. Ça prenait une étagère complète
sur ma bibliothèque. J’ai tout jeté.
La démesure, que je disais.
Alors la boîte n’existe plus. À
ma grande surprise, ça n’a pas fait
disparaître tous les souvenirs. Des fois je pense à toi quand quelqu’un, quand
quelqu’une me dit que le coup de foudre, ça se peut pas. Que c’est juste
chimique, l’amour. Qu’on a des instincts pour survivre et pour se reproduire et
que c’est tout. Je pense à toi dans ces moments-là. Ça me fait presque sourire.
Je pense au vent, la première fois qu’on s’est rencontré. Le vent dans les
arbres, le soleil aux travers des branches, c’était vraiment une belle journée
pour tomber amoureuse. C’est pour ça que j’aime mai, inconsciemment peut-être,
ça me rappelle l’amour, mai. Ça me rappelle le cœur qui se squeeze et le cœur
qui palpite et les mains froides et les joues chaudes.
Je voudrais pouvoir
mourir en mai.
Ça serait moins triste.
Ta mère aussi aimait mai.
Je crois que c’était son
anniversaire.
On lui avait acheté des
chandelles de citronnelle en forme d’insectes pour mettre sur sa table de
patio. Je crois pas avoir eu le temps de les voir allumées, ces chandelles.
Notre démesure a pris fin avant que les maringouins commencent à sortir, ou ta
mère ne voulait pas allumer les chandelles, elle devait les trouver trop
belles, c’est tellement son genre. Je me
demande si elle a changé. Parfois je pense à ta famille, je me demande si ton
père a gardé le même éclat de rire tonifiant et maladroit, si ta mère a flanché
et s’est fait reteindre en rousse, je me demande le nom du fils de ta sœur.
Je me demande si tu es heureux.
Je présume que oui. Je présume
aussi, de toute ma suffisance, que tu n’as jamais su ce que c’était réellement,
être heureux, que tu as toujours été un peu malade un peu dépressif que tu n’as
jamais complètement guéri de toutes tes maladies. Je présume que ta nouvelle
blonde te rend heureux. Je la déteste beaucoup, même si je n’ai aucune raisons
rationnelles de le faire. Je la déteste par principe. Parce que c’est correct
et acceptable de détester cordialement la nouvelle blonde de son ex. Je devrais
peut-être arrêter de dire que c’est ta nouvelle blonde, tu m’as laissé pour
elle, entre autres choses. Ça date.
Je me demande si tu fais l’amour
autant avec elle qu’avec moi.
Je voudrais croire que non mais
j’en doute. Tu avais une philosophie comme quoi le sexe faisait oublier tous
les autres problèmes conjugaux, comme quoi le sexe faisait oublier tous les
autres problèmes, point. Je participais joyeusement à ton déni à l’époque mais
aujourd’hui je doute de ta thèse. Parfois je fais l’amour avec des hommes qui
sont plus beaux que toi, qui ont des pénis plus gros que le tien, qui me
prennent dans leurs bras plus amoureusement que tu ne l’as jamais fait, et
pourtant, je n’oublie rien. Pas même temporairement. Je n’oublie pas.
La démesure c’est aussi celle des
traumatismes.
J’ai hésité avant d’écrire le mot
traumatisme, mais comme j’aime beaucoup utiliser les mots justes et les mots
qui décrivent précisément une sensation, une émotion, une situation, j’ai
choisi celui qui témoigne le mieux de ma condition face à toi.
Traumatisme : blessure, commotion, lésion, choc, commotion, coup,
ébranlement, secousse, trouble, perturbation.
Mais ça va mieux.
Je crois que je guéris.
Je crois que je suis guérie.
J’ai recollé chaque morceau de moi
avec de la crazy glue pis ça a pas marché. J’ai décidé d’en faire une mosaïque.
Un collage, un Do It Yourself, comme sur Pinterest, prendre quelque chose de
très laid, prendre quelque chose qui est bon pour les poubelles et lui donner
une seconde vie. J’ai pris dans mes bras la partie de moi qui s’était écroulée
et je l’ai peinturé en rouge, en mauve, en jaune, en vert, en bleu.
Une mosaïque.
Ça prend du temps à faire.
Des fois je pense à toi quand je
passe devant les homards au IGA, les gros homards les pinces retenues par des
élastiques. Les homards me font toujours penser à toi, systématiquement. Je
pense à ma panique quand tu les as plongé dans le gros chaudron et à la
détresse dans tes yeux quand tu ne savais plus quoi faire pour que ça arrête de
crier. Tu as blâmé le sifflement de l’eau qui boue mais je voulais te dire,
juste pour être bien claire, que je n’ai jamais cru que ça pouvait être autre
chose que les cris de douleurs des homards qu’on s’apprêtait à manger.
Je n’en ai plus jamais mangé.
L’idée me donne la nausée.
Tu sais, je sais pas comment
conclure ce texte. Ça devait juste être des petites phrases pour faire passer
le spleen d’un dimanche soir froid et finalement, ça m’a réjoui, de mettre des
mots des adjectifs des paroles sur nous. C’est pas vraiment fini, comme
parcours. Je veux dire. Je trouve pas de métaphore qui ne soit pas profondément
quétaine. J’ai envie, de dire des choses comme « j’ai l’impression d’avoir
été traversée par une tempête » mais je l’assume pas, c’est pu mes mots, et
je pense que je dois comparer ma vie avec lui à un évènement, pas à un
phénomène météorologique. C’était plutôt comme un voyage, une mésaventure, un
labyrinthe, une sortie scolaire désagréable, comme prendre le métro juste après
une panne, tout le monde est entassé les uns les uns sur les autres et c’est
impossible de respirer et chaque fois que quelqu’un, chaque fois que quelqu’une
bouge, ça blesse les autres autour. Un coup de coude dans le plexus ou sur le
front, des mains qui s’agrippent à nos épaules pour ne pas tomber, des hanches
qui se percutent.
Maintenant j’habite près d’un
arrêt d’autobus qui m’amène directement au métro Papineau.
Quand le métro est brisé, j’ai
d’autres options.
J’ai décidé de marcher.
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